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"Lettre ouverte à Dominique de Villepin" par Jules Gheude (11/1/2008)  "Lettre ouverte à Dominique de Villepin" par Jules Gheude (11/1/2008) Minimize

Jules Gheude, essayiste politique belge, auteur de « L’incurable mal belge, sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols)

 

Monsieur le Premier ministre,

 

J’ai lu, avec le plus grand intérêt, l’interview que vous avez accordée au journal « Le Soir », ce 11 janvier, et dans laquelle vous en appelez au sursaut politique pour sauver la Belgique, déclarant notamment : J’ai trop de respect pour votre pays pour penser qu’on puisse, d’un trait de plume, rayer l’identité belge. (…) L’histoire nous enseigne que l’Etat-nation est une réalité profonde. Mais nos Etats doivent s’inscrire dans des ensembles plus larges - et cela, c’est l’histoire de l’Europe.

 

A un journaliste qui lui demandait, en 1978, s’il aimait la Belgique, François Perin, l’un des figures marquantes du Mouvement wallon et constitutionnaliste éminent, répondit : Je n’aime pas les Etats, ce sont des monstres nés de la violence. Dans « L’Œuvre au noir », Marguerite Yourcenar a cette magnifique formule : Les princes s’arrachent les pays comme des ivrognes à la taverne se disputent les plats. Cela aussi, c’est l’histoire de l’Europe.

 

Il est un fait incontestable qu’en France, qui s’est constituée en plus de mille ans par la volonté politique, tant à travers de vives turbulences qu’avec l’assentiment pacifique des populations concernées, Nation et Etat coïncident. La République française étant animée par un esprit national commun - le fameux plébiscite de tous les jours, dont parlait Ernest Renan -, son opinion est donc tentée de considérer l’Etat-Nation comme un phénomène universel.

 

La Chine ou la Russie se pensent comme de grands Etats. La France n’a aucune envie de se diviser, l’Allemagne n’a aucune envie de se fragmenter, dites-vous. Vous avez mille fois raison.

 

Mais contrairement à la France, à l’Allemagne,  aux Pays-Bas ou à l’Italie, la Belgique ne s’est pas faite d’elle-même. Pour reprendre votre propre expression, elle résulte d’un trait de plume diplomatique. L’admirateur de Napoléon que vous êtes le sait d’ailleurs mieux que quiconque. La méfiance britannique envers la France était encore si vive quinze ans après Waterloo, qu’il fallut se résoudre à accorder à Palmerston ce territoire-tampon qu’il s’obstinait à réclamer. Talleyrand ne croyait d’ailleurs pas aux chances de viabilité de cette construction bâtie sur le hasard. Ne confiait-il pas en 1832 à la princesse de Lieven, femme de l’ambassadeur de Russie à Londres : Les Belges ?... Ils ne dureront pas. Tenez, ce n’est pas une nation, deux cents protocoles n’en feront jamais une nation, cette Belgique ne sera jamais un pays, cela ne peut tenir.

 

On préfère généralement le jugement simple de valeur à la connaissance réelle d’une évolution historique complexe. Aussi le citoyen français a-t-il tendance à réagir avec surprise, voire désapprobation, face au spectacle de la désagrégation  que lui offre aujourd’hui la Belgique. Telle est également votre attitude, en parlant de l’identité belge. Puisqu’il y a un Etat belge, il va nécessairement de soi qu’il y a une Nation belge. La réalité est toutefois bien différente.

 

Pour comprendre ce pays, il faut y avoir vécu trois siècles. La phrase est de Mark Eyskens, ancien Premier ministre belge, démocrate-chrétien flamand.

 

Faisons, si vous le permettez, un recul dans le temps, plus précisément au 16ème siècle. A cette époque, la population flamande est répartie en comté de Flandre et duché de Brabant, l’un et l’autre sous la couronne lointaine de Philippe II, roi d’Espagne.

 

Celui-ci entend bien ramener dans le giron de l’Eglise catholique ses territoires « d’en haut » (non seulement la Flandre et le Brabant, mais aussi la Zélande, la Hollande, …), largement acquis à la réforme calviniste et qui se sont soulevés contre son autorité. La répression sera cruelle. Siège des Etats généraux des révoltés, Anvers tombera en 1582. Ruiné par le désastre de l’Invincible Armada, expédition dirigée en 1588 contre Elisabeth Ier d’Angleterre, Philippe II doit renoncer à la reconquête de ses provinces au nord d’Anvers, lesquelles s’érigent en « Provinces-Unies », préfiguration des Pays-Bas actuels.

 

Les persécutions religieuses auront donc arraché les Flamands à leur destin - Anvers aurait pu être la capitale des Pays-Bas. Tandis que la langue néerlandaise va pouvoir s’épanouir dans les « Provinces-Unies » indépendantes, grâce à la traduction de la Bible, la Flandre, poursuivie par la redoutable Inquisition, se morcelle en patois locaux.

 

Venons-en à présent à 1830, date de la création du Royaume indépendant de Belgique, dont le régime parlementaire, tout au long du 19ème siècle, sera l’œuvre d’une bourgeoisie exclusivement de langue française, tant au Nord qu’au Sud. L’Histoire, décidément, semble s’acharner contre le « Vlaamse mens » (l’être flamand), toujours réduit à l’état d’infériorité culturelle et sociale. Bien ficelé le scénario belge ? Voyons plutôt ce que publie le « Nederlands Kunstverbond » (Association culturelle néerlandaise) d’Anvers à l’occasion du 25ème anniversaire du Royaume :

 

Flamands,

 

(…) Depuis vingt-cinq ans, vous êtes méconnus, opprimés et humiliés. (…) Depuis vingt-cinq ans, sous l’influence française toujours grandissante, le gouvernement a tout mis en œuvre pour étouffer la seule chose qui vous restait en tant que Néerlandais : votre langue, la patrie de l’âme. Depuis vingt-cinq ans, vous êtes des étrangers sur votre propre sol. (...) Depuis vingt-cinq ans, le Wallon est l’enfant chéri et privilégié du gouvernement ; le Flamand, lui, est rejeté et méconnu.

 

1879. Le vent tourne en France. Aux efforts déployés par la dévote Eugénie de Montijo pour amener son époux, Napoléon III, à défendre la cause catholique à travers le monde, succède la graine de la laïcisation que Jules Ferry vient de planter. En Flandre, les « petits vicaires » s’agitent, bien décidés à tout entreprendre pour que la langue française - ce véhicule de la déchristianisation et de l’incroyance - ne vienne  contaminer la foi de leurs ouailles. A cette époque où les partis et les syndicats ne connaissent pas encore de structures bien établies, il ne faut surtout pas mésestimer le rôle socio-culturel joué par les paroisses. Et c’est ainsi que, lentement, le flamand va quitter sa coquille dialectale pour s’élever au niveau du « beschaafd nederlands » (le néerlandais pur et châtié).

 

Grâce aux efforts d’un Mouvement flamand de plus en plus structuré, la Flandre va acquérir peu à peu ses lettres de noblesse sur l’échiquier politique. Dans sa fameuse « Lettre au Roi » de 1912, Jules Destrée peut ainsi écrire : (…) Au lendemain de 1830, l’équilibre fut rompu au détriment des Flamands. (…) Je n’ai ni le loisir ni l’intention de faire l’historique de ce mouvement flamand. Il me suffit d’en voir noté les raisons et reconnu le caractère légitime. (…) Successivement, les Flamands virent ainsi faire droit à leurs protestations ; moi-même, à certains jours, je fus parmi les artisans de cette justice. A l’heure présente, le mouvement, enivré de ses succès et de sa force populaire, a atteint son but. Il le dépasse. Il menace la Wallonie. (…) Le Flamand ne recule jamais. Il a la douce obstination têtue du fanatisme.

 

La Flandre, en effet, ne recula pas. Avec la flamandisation de l’Université de Gand, en 1930, et la législation linguistique de 1932, elle atteindra deux de ses buts prioritaires. Mais il lui reste encore bien des jalons à poser sur la voie de l’affranchissement et de l’autonomie. Elle pourra compter pour cela sur le sentiment très fort d’appartenance collective qui habite chacun de ses fils et chacune de ses filles, et qui transcende les frontières des partis politiques.

 

On ne peut évidemment pas aborder l’histoire du Mouvement flamand sans évoquer l’orientation collaborationniste durant les deux grands conflits  mondiaux. Le nombre de tentatives parlementaires qui furent faites ensuite pour obtenir l’amnistie, indique à quel point la Flandre ressentit comme une frustration extrême la répression qui frappa ceux et celles qui avaient soutenu l’occupant germanique dans l’espoir de voir leur région accéder plus rapidement à l’indépendance.

 

Fixation définitive de la frontière linguistique en 1962 - négation même de l’unitarisme - , expulsion des Wallons de l’Université de Louvain en 1968, autonomie culturelle en 1970, décret dit « de septembre » voté par le conseil culturel néerlandophone en 1973 et imposant l’usage exclusif du néerlandais dans les entreprises sises en Flandre, adoption des « matières personnalisables » en 1980 permettant à la Flandre d’encadrer les Flamands de Bruxelles du berceau à la tombe : il ne manque plus aujourd’hui que la scission de l’arrondissement de Bruxelles-Hal-Vilvorde – l’un des points forts du contentieux communautaire actuel - pour que l’homogénéité linguistique flamande soit parfaite.

 

En 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste influent du journal  « De Standaard », sous-titrait son ouvrage « Les Flamands » : Un peuple en mouvement, une nation en devenir.

 

Voilà bien où se situe l’explication de l’impasse politique dans laquelle se trouve la Belgique aujourd’hui. La Flandre s’est bel et bien érigée en Nation, avec tous les ingrédients classiques : un peuple, un territoire, une langue. Le terme « nation » figure d’ailleurs expressément dans le projet de Constitution flamande déposé par le parti démocrate-chrétien flamand CD&V.  Or, il n’y a pas place, dans ce petit royaume, pour deux nations : la belge (mais a-t-elle vraiment jamais existé en dehors du mythe d’Albert Ier, le Roi Chevalier ?) et la flamande.

 

L’Etat belge est donc irrémédiablement condamné et toute tentative visant à approfondir la réforme de ses institutions ne peut se solder que par un échec.

 

Dans une récente « carte blanche » parue dans « Le Soir » et intitulée « Le choix de la France », Willy Burgeon, président honoraire du Parlement wallon, écrit : La séparation est inscrite dans le ciel et la foudre va nous tomber dessus alors que nous n’avons même pas installé le paratonnerre.

 

Monsieur le Premier ministre,

 

Vous vous posez la question de savoir quelle serait la place d’un éventuel Etat Flamand. Je ne me fais aucun souci à cet égard. Un ambassadeur honoraire de France m’a un jour confié que si la Flandre devait s’ériger en Etat propre, la France serait le premier pays à la reconnaître sur le plan diplomatique. Mais mon inquiétude est vive quant au devenir de la Wallonie. Si les signes d’un redressement commencent  à apparaître, la région est encore loin de disposer des paramètres économiques qui lui permettraient de voler de ses propres ailes. Voilà pourquoi, et contrairement à vous, j’estime que la solution de la réunion à la France n’est nullement chimérique. Même langue, même culture, mêmes principes démocratiques : ne sommes-nous pas, après tout, des Français que les hasards de l’Histoire ont contraints d’évoluer en dehors de l’Hexagone ?

 

Au professeur Robert Liénard, doyen de l’Université de Louvain, qui était allé le rencontrer à la fin des années soixante, le général de Gaulle avait d’ailleurs déclaré : J’ai la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. (1)

 

En septembre dernier, le très sérieux magazine « The Economist » constatait que la Belgique avait accompli sa besogne (the job is done) et qu’elle n’était plus nécessaire. Et d’ajouter : Les bonnes choses qui en sont issues pourront toujours émerger de deux ou trois territoires plus petits. Voire d’une France et de Pays-Bas élargis. On ne peut mieux dire !

 

Croyez, Monsieur le Premier ministre, en mes sentiments respectueux.

 

(1) Dans un courrier adressé, le 18 novembre 1986 à Lucien Outers, alors Délégué général de la Communauté française de Belgique à Paris, l’ancien ministre Alain Peyrefitte avait authentifié ces propos : La déclaration du général de Gaulle au doyen de Louvain ressemble à peu près textuellement à des entretiens que j’avais eus avec lui sur ce sujet.

 

 


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« A propos de l’article 96 de la Constitution » 12/12/07  « A propos de l’article 96 de la Constitution » 12/12/07 Minimize

« Carte blanche » de François Perin, sénateur honoraire, professeur de droit constitutionnel (ULg), retraité depuis 1986, dans « Le « Soir » du mercredi 12 décembre

Un gouvernement démissionnaire reste au pouvoir jusqu’à son remplacement par un autre. Une offre de démission ne dépouille pas un gouvernement de ses prérogatives car il faut que la démission soit acceptée. L’acte d’acceptation doit figurer  dans le même arrêté royal que celui qui nomme les successeurs.

Conclusion : Le gouvernement Verhofstadt reste régulièrement au pouvoir. Les « affaires courantes ou urgentes » sont des pratiques prudentes qui ne sont décrites dans aucun texte constitutionnel ou légal.

On oublie de rappeler que ce gouvernement ne peut plus être renversé par une motion de défiance ou par le refus de la confiance (ex : rejeter la loi du budget) que si la Chambre des Représentants ne nomme pas, par le même acte, un Premier ministre qui n’entrera en fonction « qu’au moment où le gouvernement fédéral prête serment ».

C’est ce que l’on a appelé « la motion positive ». C’est une notion nouvelle, introduite dans la Constitution de 1994, pour éviter le chaos et l’anarchie. J’ai défendu ce système en son temps avec, entre autres, Wilfried Martens.

Ce nouvel article 96 s’inspire du droit allemand qui ne permet au Bundestag (Chambre fédérale des députés) de renverser le Chancelier que si, par la même motion, le Bundestag le remplace par un autre.

En Belgique, puisqu’il s’avère que depuis six mois aucun gouvernement n’a pu se former, le gouvernement Verhofstadt garde la plénitude de ses attributions et peut, après un tel délai déraisonnable, dépasser la notion d’affaires courantes et urgentes. Cette règle vaut même pour un gouvernement minoritaire tant que la Chambre des députés ne le remplace par un autre.

Cette situation n’est politiquement pas tenable indéfiniment.

Si les grands leaders flamands, notamment ceux qui dirigent le parti le plus important, persistent à proposer des programmes pour lesquels ils savent qu’ils ne trouveront aucun partenaire dans l’ensemble du pays, la crise n’est pas une crise de régime (le régime parlementaire n’est pas en cause) mais une crise de l’existence de l’Etat belge.

Il ne faut pas s’étonner si la couverture de l’hebdomadaire français Paris-Match titre, entre autres, en première page : « La Belgique ne tient plus qu’à un fil » (n° des 6-13 décembre 2007).

Dans ce même journal, la longue intervention de Madame Milquet se termine en reconnaissant, à regret, que la fin de l’Etat belge « est plus concevable qu’avant ».

Mon opinion personnelle est archi-connue depuis que j’ai quitté le Sénat en avril 1980. Cela me paraît vain de la répéter.


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Pourquoi la Belgique ne peut plus être sauvée               21 novembre 2007  Pourquoi la Belgique ne peut plus être sauvée 21 novembre 2007 Minimize

Dans "Le Soir"

Jules Gheude Essayiste politique, auteur de « L’incurable mal belge, sous le scalpel de François Perin » (Editions Mols)

Sans doute nos responsables politiques se prennent-ils tous pour de grands stratèges.

On reste toutefois abasourdi devant la gaffe monumentale faite, mercredi dernier, par le président du Sénat, Armand De Decker. Il aurait voulu saborder le processus de réconciliation, qu’il est chargé, avec son homologue de la Chambre, de mettre sur pied, qu’il n’aurait pas agi autrement. Tout cela par unique souci de tirer la couverture à lui. Et dire que quelques heures auparavant, il déclarait, d’un air hautain, à un journaliste ne pas vouloir entrer dans le jeu des gesticulations médiatiques…

On a bien raison de parler de machin à propos de ce futur « Collège national pour le dialogue entre les Communautés », qui opérerait dans le long terme et par lequel transiteraient les réformes institutionnelles nécessitant la majorité parlementaire des deux tiers.

Disons-le clairement : tout dialogue de communauté à communauté visant à réformer l’État belge est d’emblée voué à l’échec. Pour la simple raison que l’une des Communautés, en l’occurrence la flamande, s’est transformée au fil du temps en une véritable Nation. Le terme figure d’ailleurs expressément dans le projet de Constitution flamande déposé par le CD&V.

En d’autres termes, une Nation flamande s’est installée au sein même du contexte étatique belge, empêchant, par la force des choses, la survie de celui-ci.

Il convient dès lors de parler de dialogue de Nation flamande à Communauté française, dialogue qui ne pourrait évidemment porter que sur les modalités pratiques de la partition du Royaume de Belgique.

Dans son éditorial de la Gazet van Antwerpen du 14 novembre, Paul Geudens pense qu’une solution à la crise pourrait venir de l’article 35 de la Constitution. Introduit en 1993 à l’initiative de feu Hugo Schiltz, et non appliqué à ce jour, cet article, on le sait, ne figure pas dans la liste de ceux qui pourraient être soumis à révision.

Le but de cet article est de permettre de dresser la liste des compétences attribuées expressément à l’échelon fédéral, les autres revenant automatiquement aux entités fédérées. En inversant ainsi la réflexion communautaire, Paul Geudens estime qu’une garantie serait donnée aux francophones quant à la volonté flamande de maintenir le cadre belge. Mais il s’empresse d’ajouter que cette liste commune « ne devrait pas être trop longue… »

En fait, on sait ce que cela signifie. À la fin du mois d’août, le ministre-président flamand, Kris Peeters, dans une interview accordée au Standaard, avait lui-même précisé que l’État fédéral ne devrait conserver que les quatre compétences suivantes : la monnaie, la défense, la fiscalité (encore que les entités fédérées devraient avoir la possibilité d’accorder des « kortingen », c’est-à-dire des réductions) et les lignes à haute tension. Bref, un État fédéral réduit proprement à l’état de coquille vide.

Tout cela n’a rien de surprenant. Il s’agit, ni plus ni moins, des cinq résolutions votées, en 1999, à la quasi-unanimité du Parlement flamand. Dès le départ, la Flandre a donc joué cartes sur table.

Le grand tort des francophones est sans doute de ne pas vouloir reconnaître l’émergence de cette Nation flamande – en 1973, Manu Ruys, l’ancien éditorialiste très influent du Standaard, n’avait-il pas sous-titré son ouvrage Les Flamands : Un peuple en mouvement, une nation en devenir ? – et d’avoir sous-estimé l’ampleur des revendications flamandes.

Sans doute, le vote flamand intervenu, le 7 novembre, en commission de l’Intérieur de la Chambre, constitue-t-il une gifle monumentale assénée aux francophones. Mais il s’inscrit dans un processus logique de rupture. La Flandre saisit en effet la moindre occasion de progresser sur la voie de son indépendance. La scission de Bruxelles-Hal-Vilvorde est le dernier volet qui devrait permettre d’assurer l’homogénéité linguistique totale de son territoire. La Nation flamande pourrait ainsi prendre son envol, au départ des trois ingrédients classiques : un peuple, un territoire, une langue.

Dans l’état actuel des choses, on réalise que la Flandre n’entend nullement désarmer. À Armand De Decker qui annonce une réforme de l’État sur plusieurs années, Bart De Wever, le président de la N-VA, répond : « Nous la voulons tout de suite ! » Quant au ministre flamand des Affaires intérieures, Marino Keulen, il annonce sa décision de ne pas nommer les trois bourgmestres « récalcitrants » de la périphérie.

Enfin, cerise sur le gâteau, Marc Bossuyt, le nouveau président flamand de la Cour constitutionnelle, précise que de nouvelles élections seraient impossibles sans règlement préalable de la question BHV !

Face à cela, les partis francophones offrent le lamentable et ubuesque spectacle de leur désunion. Censés faire partie de cette Orange bleue qui se refuse à prendre forme, MR et CDH sont plus que jamais à couteaux tirés.

Voilà plus de deux ans que, par le biais de diverses tribunes libres et de mon dernier livre, je tente de faire comprendre que la formation d’un nouveau gouvernement fédéral, après les élections du 10 juin 2007, s’avérera impossible.

François Perin avait, lui aussi, avec la clairvoyance qui le caractérise, pressenti l’impasse actuelle. N’écrivait-il pas, en avril 1981 : « Les Wallons ont beau prouver par les récents sondages du Soir jumelé au Standaard qu’ils sont avant tout Belges et même en majorité “unitaires“ ; qu’importe puisque la majorité des Flamands n’ont aucune envie d’en être solidaires ! Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver : les Wallons et les Bruxellois vont se retrouver assez bêtement Belges tout seuls. Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise dû à une crise (…) insoluble, le malheureux chef de l’État se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par “implosion“. »

Et, le 9 mars 1983, dans un long article du Pourquoi Pas ?, il imaginait le scénario de la proclamation unilatérale d’indépendance de la Flandre au sein du Vlaams Parlement. Vingt-trois ans avant le fameux documentaire-fiction de la RTBF !

Aujourd’hui, force est de reconnaître que la fiction a rejoint la réalité. La responsabilité des responsables francophones est de préparer d’urgence l’après-Belgique.

Parmi les diverses formules qui se présentent – État wallo-bruxellois, État wallon, réunion à la France, réunion à une autre composante européenne que la France –, mon choix, après mûre réflexion, se porte sur la troisième.

Le premier sondage français réalisé « à froid » par l’Ifop indique que 54 % des personnes interrogées seraient prêtes à accueillir la Wallonie. Le taux est même de 66 % dans les régions du Nord.

Voilà qui rejoint la déclaration faite par le général de Gaulle au professeur Robert Liénard de l’Université de Louvain, à la fin des années 60 : « J’ai la conviction que seule leur prise en charge par un pays comme la France peut assurer l’avenir à vos trois à quatre millions de Wallons. »

« Que ceux qui veulent sauver la Belgique se mobilisent ! », titrait samedi La Dernière Heure, en prévision de la marche qui était organisée ce dimanche à Bruxelles. Mais le journal omet de dire de quoi la Belgique doit être sauvée : du nationalisme flamand. Et cela, comme nous l’avons expliqué, est proprement impossible !


Non, je n’occulte pas le passé.

 

Dans le « Courrier des lecteurs » du journal « Le Soir » de ce samedi 24 novembre, M. Thomas Lenoir s’adresse à moi en ces termes :

 

La première impression que j’ai eue en lisant votre Carte blanche (Le Soir de mercredi) est qu’il alarmant de constater que le populisme et son interprétation biaisée des faits ne sont pas l’apanage des politiciens e notre pays. Il est en effet peu crédible et bien trop démagogue de parler du nationalisme flamand - sans en connaître manifestement les racines - tout au long de l’article pour servir la thèse, ô combien désopilante, du rattachement à la France. Vous constatez que petit à petit, la Flandre est devenue une nation ; certainement d’un point de vue culturel. Vous omettrez d’en préciser la cause. En effet, depuis la  création de la Belgique, la francophonie dominait tout le pays. (…) Les francophones ont tendance à ne plus se souvenir de ce passé qui porte en lui tous les germes du mal-être belge actuel. Le nationalisme flamand n’est rien d’autre que la réaction démocratique de l’époque à l’oppression culturelle à laquelle ils faisaient face. (…) Il est de plus insultant pour tous les Wallons que vous les pensiez incapables d’avoir la même fierté identitaire que les Flamands au point de vouloir les rattacher à la France (…) avec qui nous ne partageons rien si ce n’est la langue et la tradition de grève. (…)

 

Il me paraît utile de faire la mise au point suivante.

 

Voilà plus de trente ans que je m’intéresse à l’évolution institutionnelle du pays. J’ai notamment fait partie, de 1974 à 1976, du cabinet de François Perin, alors ministre de la Réforme des Institutions, pour lequel je réalisais, chaque jour, en traduction (je suis professeurs de langues germaniques de formation), une revue complète de la presse flamande. Une synthèse de celle-ci paraissait hebdomadairement dans « Forces Wallones », l’organe du Rassemblement Wallon. A la démission de François Perin de la fonction ministérielle, son collègue flamand Robert Vandekerckhove (CVP)  a d’ailleurs tenu à me reprendre dans son cabinet en raison de mes compétences linguistiques.

 

Comme François Perin, j’ai étudié avec sérieux l’histoire du Mouvement flamand. Présentant mon livre « Fourons, de l’erreur à l’erreur » dans « De Standaard » en 1989, Guido Fonteyn a d’ailleurs tenu à louer l’objectitivé de ma démarche (zijn objectiviteit mag worden geloofd).

 

Ceux qui ont lu mes divers essais savent que j’ai largement expliqué en quoi  consistaient ce que vous appelez les racines du Mouvement flamand.

 

 Dans « Les Belges… tels quels », en 1984,  par exemple, je reprends des extraits d’une publication du « Nederlands Kunstvebond » d’Anvers à l’occasion du 25e anniversaire du Royaume : Flamands, depuis vingt-cinq ans, vous êtes méconnus, opprimés et humiliés. Depuis vingt-cinq ans, on vous assigne, on vous entend, on vous juge dans une langue étrangère. (…) Depuis vingt-cinq, sous l’influence française toujours grandissante, le gouvernement a tout mis en oeuvre pour étouffer la seule chose qui vous restait en tant que Néerlandais : votre langue, la patrie de l’âme. Depuis vingt-cinq, vous êtes des étrangers sur votre propre sol.

 

Dans la première version de la biographie que j’ai consacrée à François Perin, en 1982, je retrace longuement, au premier chapitre, l’évolution dru Royaume de Belgique depuis sa création et j’écris notamment : Les faits démontrent cependant que la conformation unitaire de l’Etat portait en soi les germes d’une crise. (...) Avantagée par le suffrage censitaire, la minorité bourgeoise, essentiellement francophone au Nord comme au Sus, va imposer sa langue et ses lois. Tandis que le néerlandais tombe en désuétude, la masse populaire flamande ne peut que se résigner à son état d’infériorité culturelle et linguistique.

 

Et au début de mon dernier livre « L’Incurable mal belge », vous trouvez cet extrait d’une note personnelle de François Perin : Sans avoir la moindre sympathie pour les nationalistes flamands pro-allemands pendant la guerre, je comprenais la révolte flamande contre la conscience nationale belge. Cette conscience avait fait de nous des béotiens mais elle avait complètement abâtardi l’âme flamande et l’avait rendue, elle aussi, si vulgaire et même, dans sa révolte, si odieusement complexée et mesquine.

 

Tout cela, que je partage entièrement, figure également dans la fameuse « Lettre au Roi » de Jules Destrée  en 1912 : Au lendemain de 1830, l’équilibre fut rompu au détriment des Flamands. (…) Je n’ai ni le loisir ni l’intention de faire l’historique de ce mouvement flamand. Il me suffit d’en avoir noté les raisons et le caractère légitime. (…) A l’heure présente, le mouvement enivré de ses succès et sa force populaire, atteint son but. Il le dépasse. Il menace la Wallonie.

 

Il n’est pas toujours possible, dans l’espace restreint d’une « tribune libre » de développer totalement une argumentation. Mais ceux qui me lisent régulièrement savant que je ne puis certainement pas être taxé de populisme ou de démagogie. Au contraire, j’ai toujours veillé, dans mes écrits, à citer abondamment l’autre partie. Ma dernière « carte blanche » faisait encore référence à Paul Geudens, Kris Peeters et Manu Ruys.

 

Je ne porte pas de jugement quant à l’émergence de cette nation flamande. Je constate tout simplement le fait. Quant à la thèse du rattachement de la Wallonie à la France, que vous qualifiez de désopilante, je la soutiens dans l’hypothèse, de plus en plus plausible, où la Flandre devrait prochainement proclamer unilatéralement son indépendance. Prochainement, c’est-à-dire à un moment où la Wallonie serait totalement incapable, en raison des divers paramètres économiques, de voler de ses propres ailes, sous peine de voir son niveau de vie baisser considérablement. Il n’existe d’ailleurs pas, au Sud, un sentiment identitaire propre.

 

Alors, par la force même des choses, nous n’aurions d’autre choix, après avoir d’abord récuré seul nos écuries, que de nous tourner vers l’Hexagone, cette nation dont nous partageons déjà la langue et la culture.

 


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BHV : Le dernier verrou  BHV : Le dernier verrou Minimize

 Par Claude Thayse

Publiée dans "Le Soir" du 28/08/2007

Flandre, indépendance ou autonomie ? Il n’y a pas de malentendu possible.

Le flou savamment entretenu par les partis flamands autour du sens réel des revendications déposées sur la table - tout comme les doubles discours tenus devant les médias des deux communautés linguistiques par ailleurs - procède d’une stratégie trop subtile pour ne pas être concertée.

Leurs partis traditionnels parlant assez volontiers - « jésuitiquement » dirais-je - d’autonomie et sont ainsi considérés par nos beaux esprits en Communauté française (Oui, française comme l’a rappelé Alexandre Adler (*) dans une chronique récente du Figaro) comme des gens avec qui on peut discuter, mais malheureusement sous influence de dangereux extrémistes.

Ces autres partis considérés comme extrémistes, la NV-A par exemple, « ceux par qui tous les malheurs arrivent », sont pourtant les seuls à tenir un langage clair. Notons au passage que les défenseurs de « la Belgique de papa » leur donnent vraiment beaucoup d’importance en disant d’eux « qu’ils mènent le bal » et que les partis traditionnels suivent. Difficile d’imaginer Bart De Wever en joueur de flûte…

Plutôt que de les diaboliser, il faudrait plutôt bien écouter tout ce que dit le président de la N-VA. Son raisonnement sur l'indépendance de la Flandre est rationnel et il est par ailleurs très conscient du fait qu'une Flandre indépendante devra respecter les traités internationaux en matière de minorités et qu'il est dans l'intérêt du nouvel Etat que son principal partenaire commercial actuel - la Wallonie- aille beaucoup mieux. Toujours à la différence des Leterme ou autres Van Rompuy et Anciaux, vous ne l'entendrez peu (pas ?) être humiliant à l'égard des Wallons et autres Bruxellois francophones (dur certes, mais pas humiliant).

Conscient qu’en tenant de tels propos je recevrai certainement en retour une volée de bois vert, je persisterai à dire que le rôle de ceux qui s’occupent de politique est de chercher la vérité et de la dire. Quitte à jouer les Cassandre… et aller à contre courant de ce que les gens ont envie d’entendre.

Une fois qu’on se rend compte que le fond du message - indépendance versus autonomie – n’a que faire du choix des mots, on est en droit de se demander pourquoi, systématiquement, le projet d’indépendance pourtant clairement affiché n’est pas considéré comme urgent.

Il y a deux raisons. La première est de type économique. La Flandre n’est pas encore tout à fait prête. C’est l’objet d’un certain nombre de propositions à portée économique qui sont sur la table des négociations. Vulgairement parlant, « il y a encore de l’argent à prendre ». Le Club de la Warande qui regroupe les milieux économiques ne dit rien d’autre.

Bruxelles-Hal-Vilvorde, c'est le seul atout qu'il serait stupide de galvauder dans le dernier quart d'heure.

La seconde est d’ordre plus institutionnelle. La revendication de scission de BHV entre bel et bien dans la logique d’indépendance. La marche irrésistible de la Nation flamande suppose la fixation de frontières d'Etat : telle est en est le sens. La dissolution de la Yougoslavie a en effet consacré en Europe le principe selon lequel les limites administratives internes acquièrent, en cas de sécession, le caractère de frontières d'Etat protégées par le droit international. Les Etats européens sont liés par ce principe qui maintiendrait les communes à facilité dans la Flandre indépendante. Les effets d'une scission seraient irréversibles. Encore faudrait-il que ces limites administratives soient établies de manière univoque et définitive. Or, tant que la scission de BHV n'est pas consommée, ce n'est pas le cas. Ses limites chevauchent et contredisent celles des régions linguistiques et des Etats fédérés de Flandre et de Bruxelles. Elles sont une indication claire de l'opposition persistante d'une des parties à la limitation de Bruxelles aux 19 communes.

L’indépendance flamande étant écrite dans les astres, les négociateurs francophones ont raison de refuser de discuter de cette scission. C'est le seul atout qu'il serait stupide de galvauder dans le dernier quart d'heure. En cédant sur ce point (ça a failli être le cas lors des négociations précédentes), c’est sacrifier le moyen et le long terme, en particulier la continuité territoriale entre la Wallonie et Bruxelles et leur avenir commun, à des satisfactions immédiates mais illusoires, comme le refinancement éventuel de la Région ou l'allégement partiel, hypothétique et transitoire des contraintes linguistiques. C’est consacrer l’objectif essentiel de la Nation flamande en devenir. La reconnaissance de frontières fermes et définitives. C’est sacrifier définitivement les habitants francophones.

Que faire alors ? Rien ! Ou plutôt… préparer la suite. N’être demandeurs de rien, c’est bien la meilleure manière d’obliger les Flamands à sortir du bois. A dévoiler leur jeu. A prendre leurs responsabilités tout en sachant qu’une déclaration unilatérale d’indépendance dans les conditions actuelles provoquerait une réaction des pays voisins membres de l’Union européenne. Réaction qui se traduirait inévitablement par l’exigence d’un referendum sous contrôle international dans les territoires contestés dans un premier temps

Voilà pourquoi, dans les discours, les projets d’indépendance flamande sont minimisés ou mis provisoirement sous le boisseau. Mais nous ne perdons rien pour attendre.

De plus en plus de citoyens parlent maintenant ouvertement de divorce. Ils ont raison, le divorce, d’accord, mais pourquoi faire ensuite, telle est la question qu’il faut maintenant poser aux habitants de langue française de ce presqu’ex-pays. Moi, j’ai choisi !

(*) « La Belgique va-t-elle demander le divorce ? » La chronique d'Alexandre Adler. Publiée le 25 août 2007


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Lettre ouverte à Luc Van der Kelen  Lettre ouverte à Luc Van der Kelen Minimize

Par Jules Gheude

Publiée dans "Le Soir" du 13/08/2007

Cher Ami (1),

Vous me faites part, dans un petit message, de cette réflexion : La Belgique a connu cinq réformes de l’Etat et le pays n’a pas disparu. Il ne disparaîtra pas après la sixième. J’espère pour la Wallonie qu’elle ne deviendra jamais département 101 et 102 de la France sous le règne de M. Sarkozy. En Belgique, la Wallonie est importante. En France, ce sera une région pauvre comme les autres. Permettez-moi de vous répondre.

Je m’intéresse à l’évolution institutionnelle belge depuis la fin des années 60 et je lis quotidiennement, depuis plus de trente ans, l’ensemble de la presse flamande. Je crois bien connaître l’histoire du Mouvement flamand.

Lorsque je lis, dans « Le Soir » de ce 9 août, le point de vue des six « leaders d’opinion » flamands, dont le vôtre, je suis frappé par le fait que personne ne met l’accent sur le problème fondamental de ce pays : il y a, en Flandre, par-dessus les frontières des partis, un sentiment profond d’appartenance collective. Au fil des décennies, ce sentiment s’est fortifié pour déboucher sur le concept de Nation.

Aujourd’hui, cette Nation flamande existe, sans répondant du côté wallon. Et l’on trouve l’ancêtre du CD&V, le CVP, à l’origine de tous les actes politico-législatifs qui ont contribué à forger le cadre de cette Nation : un peuple, un territoire, une langue.

En 1962, le gouvernement de Théo Lefèvre fixe définitivement la frontière linguistique, négation même de l’unitarisme. En 1968, Jan Verroken fait chuter le gouvernement Vanden Boeynants sur l’affaire de Louvain (le fameux Walen buiten !). En 1970, Gaston Eyskens déclare que la Belgique de papa a vécu. A peine l’autonomie culturelle est-elle votée, que la Flandre adopte le célèbre « décret dit de septembre », imposant, avec sanction judiciaire à la clé, l’usage exclusif du néerlandais dans les entreprises sises sur son territoire. Suivent, en 1980, les « matières personnalisables », qui vont permettre d’encadrer les Flamands de Bruxelles du berceau à la tombe. Ne reste plus, pour que l’homogénéité soit parfaite, qu’à scinder BHV, ce à quoi s’emploie le formateur Yves Leterme.

Quant à l’ex-Premier ministre Jean-Luc Dehaene, ne fit-il pas partie de ces bourgmestres flamands qui engendrèrent un contexte véritablement révolutionnaire en menaçant de boycotter les élections en cas de non-scission du fameux arrondissement électoral ? Il est vrai que pour lui, les francophones ont eux-mêmes créé le problème…

On nous dit que la majorité des Flamands ne souhaite pas le démantèlement du pays. Il n’en demeure pas moins que, lors du dernier scrutin législatif, l’électeur flamand a donné un signal très clair dans le sens du renforcement de l’idée nationaliste. Et l’Open VLD, ne tente-t-il pas aujourd’hui, à Val Duchesse, de récupérer les plumes perdues le 10 juin ?

Vous mentionnez les cinq réformes successives de l’Etat. Mais le contexte, à l’époque, était bien différent. On pouvait négocier et aboutir, car Flamands comme francophones étaient demandeurs. Aujourd’hui, seule la Flandre exige cette nouvelle réforme d’envergure, qui va franchement dans le sens confédéraliste. La technique du fameux « compromis à la belge » a manifestement atteint ses limites.

J’entends, çà et là, parler de « fédéralisme d’union » ou de « fédéralisme de coopération ». Le beau pléonasme que voilà ! Tout système fédéral implique naturellement que les entités fédérées sont unies au sein d’un même Etat et qu’elles sont amenées à coopérer et à s’entraider. Si tel n’est pas le cas, c’est que l’on se trouve en présence d’un régime différent. En fait, le fédéralisme s’est avéré être chez nous un échec complet. Au lieu d’engendrer la cohabitation sereine et harmonieuse des Communautés, il s’est traduit par l’agressivité, la suspicion et la chamaille constantes. Il n’aura finalement servi qu’à la Flandre pour s’ériger en Nation.

François Perin n’a cessé de le dire : Il n’y a pas place, dans ce petit pays, pour deux nations : la belge, si tant est qu’elle ait jamais existé, et la flamande. En 1981, il écrivait dans « La Meuse » : Cela fait des années que je pressens ce qui va arriver. (…) Après d’éventuelles élections qui n’auront qu’exacerbé le malaise (…), le malheureux chef de l’Etat se mettra à courir après un gouvernement introuvable : la Belgique peut disparaître par « implosion ».

J’ai le sentiment très net que ce moment est arrivé. Le parti d’Yves Leterme est confédéraliste. Cette terminologie n’a plus rien à voir avec le fédéralisme. Il suffit de lire l’interview récente du Pr. Robert Senelle dans « Gazet van Antwerpen » pour comprendre que l’on s’oriente vers la proclamation solennelle, par le Parlement flamand, d’un Etat flamand.

On peut adresser beaucoup de griefs à Yves Leterme, mais pas celui d’avoir caché ses réelles intentions. Ne lit-on pas dans « Libération » du 17 août 2006 : Il reconnaît qu’il envisage sereinement l’indépendance de la Flandre, mais pas « à court terme ». Et lorsqu’il se décide à quitter la ministre-présidence flamande pour l’échelon fédéral, il précise que celui-ci est le seul qui peut lui permettre d’obtenir davantage de leviers socio-économiques pour la Flandre.

Le problème est que la Flandre ne veut pas endosser la responsabilité de la rupture finale. En démontrant que la négociation échoue en raison de l’intransigeance francophone, Yves Leterme pourra rejoindre la position adoptée par le Pr. Matthias Storme dans « Le Soir » : J’ai de plus en plus l’impression que les francophones veulent la séparation ! La stratégie se tient.

Si la réalité rejoint la fiction (le scénario de la RTBF avait déjà été imaginé, il y a 24 ans, par François Perin dans un article du « Pourquoi Pas ? »), alors, oui, je suis sans la moindre ambiguïté pour la réunion à la France, dont rien ne me sépare au niveau de la langue, de la culture et des valeurs fondamentales.

Vous me dites que la Wallonie serait une région pauvre de l’Hexagone. Cette notion de « pauvreté » n’a pas cours en France, car ce pays développe une expansion économique mieux répartie et soutenue par la solidarité. En termes de PIB, nous devrions nous situer à peu près au niveau de l’Auvergne. Mais Paris ne méprise pas l’Auvergne.

Avez-vous oublié le plus un sou flamand pour la sidérurgie wallonne des années 80 ? Avez-vous oublié le la Flandre n’est pas la vache à lait de la Wallonie de l’ancien président du CVP Johan Van Hecke ? Avez-vous oublié les camions de la N-VA censés représenter les transferts de la Flandre vers la Wallonie ? Avez-vous oublié le sac à dos bourré de cailloux d’Yves Leterme ou sa déclaration à « Libération » concernant l’incapacité intellectuelle des Wallons d’apprendre le néerlandais ?

Ma vie durant, je n’ai entendu parler que du « communautaire ». J’en suis fatigué et j’aspire à évoluer au sein d’un cadre étatique où la politique se préoccupe des vrais enjeux de société et où les mots « fraternité » et « solidarité » ont encore un sens. Aujourd’hui, la Wallonie est non seulement le « parent pauvre » de la Belgique, mais elle doit subir en permanence les injures venant du Nord. Et l’on devrait croire unYves Leterme, lorsqu’il prétend vouloir sauvegarder la solidarité interpersonnelle ?

Vous semblez ne pas apprécier Nicolas Sarkozy, ce qui est votre droit le plus strict. Mais il ne négocie pas, lui, la formation de son gouvernement au sein d’un hôtel parisien, avec accès par la porte des fournisseurs ! A chacun sa méthode. En attendant, l’un est président de la cinquième puissance du monde.

(1) Luc Van der Kelen est l’éditorialiste du quotidien « Het Laatste Nieuws »


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